Les mauvaises habitudes

Dès la naissance de l'hippocampe, alors que pointait le spectre du baby-blues, j'ai été envahie par une conviction aussi absurde, sans doute, qu'anxiogène et culpabilisatrice : celle que mon bébé était venu à moi dans un état de perfection que je ne saurais jamais qu'altérer. Pour peu que je lui propose le sein trop souvent, ou que je n'arrive pas à décoder ses signaux de fatigue, j'allais le dérégler irrémédiablement. Pire, j'allais lui donner de mauvaises habitudes.

C'est une expression que l'on entend souvent, lorsque l'on est parent. D'ailleurs, cette crainte ne m'a jamais tout à fait quittée, même une fois que j'ai commencé à aller mieux.

Il faut dire que la société, relayée bien souvent par l'entourage plus ou moins proche, n'aide pas à rester serein avec des choix parfois à contre-courant de ce qui reste une vision majoritaire de l'éducation. Pour le nourrisson, cela consiste à l'encourager à l'indépendance le plus tôt possible : le bébé idéal est celui qui ne pleure pas, qui boit à heures fixes et avec un intervalle minimal de trois heures, qui s'endort et dort seul, que l'on peut poser (mais aussi passer de bras en bras quand toute la famille a envie de le câliner).

À deux mois, l'hippocampe ne dormait en journée que dans mes bras ou ceux de son père (il y a eu quelques siestes dans son lit, surtout quand il était tout petit, mais ça n'a pas duré). Pire, il se calmait ou s'endormait presque exclusivement en tétant un de nos doigts. Et il n'avait jamais bu au biberon. Alors qu'il me restait encore un bon mois de congé maternité, certains membres de ma famille se sont mis à m'angoisser avec ma reprise : à mots plus ou moins couverts, ils m'ont fait comprendre qu'il était temps de nous séparer. Je l'avais trop dans les bras, et comment allait faire la nounou avec ces (mauvaises) habitudes que nous lui avions données ?

Bien sûr, cela m'a inquiétée. Par moments, j'étais sûre de moi : je faisais ce qu'il fallait en répondant sans limites autres que mes possibilités et mes moyens aux besoins de mon bébé encore si petit. Mais à d'autres moments, j'étais douloureusement consciente du fait que, si je me trompais, si mes choix n'étaient pas les bons, mon enfant serait le premier à en souffrir.

Devais-je le meurtrir un petit peu tous les jours pour lui éviter une souffrance d'autant plus vive que nouvelle et brutale ?

Finalement, nous avons commencé à poser l'hippocampe dans son lit pour les siestes, mais nous ne l'y avons jamais laissé s'il pleurait (et les siestes dans nos bras n'ont pas cessé).
Nous avons continué d'offrir notre doigt pour réconforter, apaiser, aider à trouver le sommeil - mais nous avons acheté une tétine, en prévision.
Nous avons proposé des biberons sans grand succès, mais sans obligation non plus, et sans chercher à remplacer des tétées.
Nous avons avancé à petits pas en nous efforçant de respecter notre bébé et ses besoins.

Aujourd'hui, cela fait trois semaines que j'ai repris. Chez la nounou, l'hippocampe dort dans son cosy, boit ses biberons, prend de temps en temps sa tétine. Il semble aller très bien. La nounou dit que c'est une crème.
J'aurais voulu moins m'inquiéter.
J'aurais voulu qu'on me laisse profiter des jours si brefs qu'il me restait à vivre en tête à tête avec mon fils.
J'aurais voulu qu'on respecte ma façon d'être sa mère, qu'on arrête d'essayer de nous forcer, l'un et l'autre, à coller à un cadre forgé par nos sociétés occidentales.

Alors, qu'en est-il aujourd'hui de ma peur des mauvaises habitudes ?
Elle s'est apaisée, je crois. Oh, elle sait guetter le bon moment pour ressurgir : quand la fatigue s'accumule, notamment, et quand les "et si" se bousculent - et s'il ne s'endormait jamais seul ? Et s'il ne faisait jamais la sieste dans son lit ? Et si... Et si on avait eu tort de ne pas laisser pleurer, quand ça semble tellement plus facile ?
Mais pour le moment, j'ai décidé de faire confiance à mon fils à défaut de croire assez en moi-même.
Et, surtout, surtout, nous avons décidé de prendre la bonne habitude de suivre notre cœur.

Commentaires

  1. Moi parfois je sais que je fais bien. Parfois je doute encore. Et puis parfois, je n'ai pas tellement le choix alors je ne me pose pas la question.
    Mais souvent je pense qu'il y a plein de livres de puéricultures, pleins de conseils divers et variés, pleins de mode au fil des décennies...donc je me dis qu'il y a plein de gens qui se sont déjà posés ces questions (donc c'est normal) et qui y ont apportés des réponses différentes : donc il n'y a pas de bonnes réponses et le plus sage et de se fier à ce qu'on se sent de faire. Par exemple, pour le sommeil, si ça te va comme ça, je ne vois pas le souci (le souci c'est si tu en souffres et que tu te sens étouffer par ton bébé parce qu'il ne dort que dans les bras).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu as bien raison ! Mais il est parfois difficile de se raisonner, surtout en période de crise... Parce que j'en ai connu encore, même après cet article :) Et c'est fou comme les doutes et la culpabilité restent capables de nous submerger quand une situation plus difficile se présente...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Au commencement, il y a eu l'attente

L'épineuse question du sommeil

Naissance d'un hippocampe