Est-ce qu'on a tout raté ?

Cette question, j'imagine qu'elle traverse l'esprit de tout parent à un moment ou à un autre. Quand on fait face à des difficultés récurrentes, quand on voit s'installer dans la durée une situation pénible, quand on ne trouve plus les clés. Elle traduit nos doutes, notre sentiment d'impuissance, notre incompréhension aussi face à cet étrange être qu'est notre enfant.



Glenn et moi ne dérogeons pas à la règle. De temps en temps, cette petite question guère constructive nous échappe, à l'un ou à l'autre. Jusqu'à présent elle a surtout concerné trois pans de la vie de l'hippocampe.

Le premier, l'alimentation.
L'hippocampe a longtemps eu un petit appétit pour la nourriture solide. Les purées, les compotes ne l'ont guère intéressé. Il s'est montré plus enthousiaste avec la DME mais les quantités ingurgitées sont restées très faibles jusqu'à son premier anniversaire au moins. Je dirais qu'il a commencé à bien manger autour de ses 15 mois. Et à côté de ça, son comportement à table est lui aussi longtemps resté compliqué : je ne compte plus la nourriture projetée au sol, les verres renversés, les couverts balancés à travers la pièce... De quoi nous faire largement douter du bien-fondé de nos réactions !
La bonne nouvelle, c'est que ça s'est bien arrangé dans l'ensemble. À presque deux ans et demi, l'hippocampe mange à peu près de tout. Bon, il réclame souvent de tout noyer sous le ketchup, mais je m'y suis résignée : de toute façon, c'est de ma faute, si je n'en mangeais pas moi-même il n'y serait pas devenu accro... Je me console en prenant un produit à la meilleure composition possible et en me disant que des haricots verts au ketchup valent mieux que pas de haricots verts du tout. Niveau tenue à table, ça va également beaucoup mieux même si on n'est pas encore à l'abri de quelques lancers inattendus. Il mange encore pas mal avec les doigts et nous sollicite parfois plus que de raison ("Tu me n'aides."), mais il est sur la voie de l'autonomie. Et c'est à nous de le limiter un peu sur le chocolat dont il pourrait faire une consommation quasi exclusive...
Tout n'est pas parfait, donc, mais ce point-là a cessé de me causer une angoisse démesurée. J'ai vu les progrès et je m'y accroche fermement !

Le deuxième, le sommeil.
On passe au niveau du dessus. Il a fallu attendre les deux ans révolus de l'hippocampe pour le voir commencer à dormir régulièrement toute une nuit. Je précise que je me lève toujours lorsqu'il se réveille la nuit et m'appelle. Je ne sais pas faire autrement. En outre, je l'allaitais encore. J'ai donc longtemps douté que le dernier réveil qui subsistait, au milieu de la nuit, disparaisse de lui-même – et pourtant, c'est exactement ce qu'il a fini par se passer. Aujourd'hui les nuits où l'hippocampe m'appelle sont devenues rares, de l'ordre d'une par semaine peut-être. Il lui arrive de se réveiller, je l'entends parfois... et de se rendormir seul. Cela s'est fait de façon naturelle, sans qu'on ait besoin de changer notre manière de répondre à ses demandes.
Cela n'empêche pas qu'on a traversé et qu'on traverse encore des périodes bien difficiles. Pendant le confinement, on a fini par se résoudre à mettre un réveil pour recaler tout le monde sur un rythme bien défini, car autrement cela virait au n'importe quoi et nous, parents, étions sur les rotules. Dernièrement, la reprise partielle chez la nounou et un changement d'habitude chez elle au niveau de la sieste nous a causé encore bien des tracas.
Le principal problème qui subsiste à mes yeux est la manière dont l'hippocampe s'endort en notre présence : ça n'a pas changé depuis deux ans et demi, il a besoin qu'on reste auprès de lui... et surtout de nous téter le doigt ! Outre que ça m'inquiète pour sa dentition, forcément, cela implique aussi une forte dépendance avec nous. Et c'est parfois long, très, très long. J'aimerais beaucoup qu'il arrive à s'endormir seul, sereinement. Peut-être cela se fera-t-il de manière naturelle, cette fois encore. Je n'ai de toute façon pas envie de précipiter les choses : c'est exactement ce qui s'est passé chez la nounou et j'ai senti que cela avait beaucoup marqué mon petit garçon, qui certes a rapidement cessé de pleurer lorsqu'elle le laissait tout seul, mais qui en parlait ensuite d'une façon qui ne laissait pas trop de doutes sur son état émotionnel de l'instant...
Reste qu'il faudra sûrement adapter tous nos rituels à l'arrivée de l'axolotl...

Le troisième, la violence.
Sans doute celui qui nous perturbe le plus, Glenn et moi. Depuis le début nous élevons notre fils sans la moindre violence physique. Bien sûr, nous ne nous attendions pas à ce que ça évite toute tape, tout tirage de cheveux de sa part. En revanche, nous avons été surpris de voir débarquer certains gestes – très tôt, nous avons eu l'impression d'avoir affaire à un petit catcheur ! À tel point que nous avons pu nous demander s'il n'avait pas observé certaines scènes, peut-être à la télévision chez la nounou... Mais difficile de savoir.
Aujourd'hui, le goût de notre hippocampe pour la bagarre a pris une certaine ampleur, nourri par sa fascination pour les amiibos et les boîtes de jeux vidéos de son père. Oh, il n'a jamais rien vu de violent, jamais observé des images en mouvement... Mais il a acquis tout un vocabulaire guerrier : il sait ce qu'est une épée, un bouclier, un arc, une hache. Il utilise des termes comme "affronter", "bloquer", "vaincre". Il adore les onomatopées qui vont avec. Et son jeu préféré consiste à jouer à la bagarre sous toutes ses formes : bataille d'oreillers, bataille de peluches (étant entendu qu'oreillers et peluches représentent alors des épées et des boucliers)... Et il faut le voir en position, là aussi on jugerait qu'il a déjà vu des bretteurs en action ! Même quand on dessine, il me demande de lui dessiner des personnages qui se battent. Cela a un petit côté obsessionnel qui ne me paraît pas anormal en soi à son âge... mais j'avoue que j'aurais nettement préféré que cela se porte sur autre chose.
Glenn lui-même a regretté de l'avoir entraîné sans le vouloir sur cette voie, en partageant avec lui des informations sur les jeux et les personnages de pop-culture qu'il affectionne. Pourtant je ne suis pas sûre qu'il faille regretter ces moments d'échange entre père et fils.
On se demande quand même ce que ça va donner à l'école, lorsque l'hippocampe voudra attaquer tout le monde et se plongera dans ses jeux de rôles avec la liste impressionnante de personnages qu'il connaît à présent... Clairement, nous ne sommes pas forcément à l'aise avec l'image que son attitude guerrière renvoie – et nous sommes souvent fatigués de jouer sans cesse à la bagarre, surtout qu'il faut respecter SON scénario et donc perdre à la fin, mais seulement quand il le décide (il ne faudrait pas que la défaite nous délivre trop vite de ce jeu formidable). De mon côté, attachée comme je suis à la lutte contre le sexisme, je dois même m'avouer un peu dépitée de le voir coller aussi bien (sur ce point, car évidemment sa petite personne ne se résume pas à ça) au cliché du petit garçon bagarreur.
J'espère toujours que ça va lui passer ou du moins s'atténuer. Sinon, je me tiens prête à l'inscrire dès que possible à un art martial, voire à de l'escrime !

Que conclure de cet article ?
Que, finalement, toutes les périodes difficiles peuvent avoir une fin.
Que les enfants évoluent, souvent naturellement, et qu'il ne sert pas forcément à quelque chose de chercher des solutions à tout prix (du moins si c'est pour se faire violence ou pour renoncer à ses valeurs : je ne parle pas d'une saine remise en question lorsqu'on a l'impression que la famille a besoin de réajuster un peu les choses) ni surtout de se culpabiliser.
Et, surtout, que cette fameuse question – "A-t-on tout raté ?" – surgit sans doute avant tout lorsque notre enfant réel se démarque de l'enfant idéal qu'on a projeté ou qu'on projette encore...
Raison de plus pour l'ignorer, je crois... Car, après tout, on fait toujours ce qu'on peut avec nos moyens à l'instant T, et l'éducation de notre enfant n'est pas un procédé achevé dans le temps. Il va continuer d'avancer... Et nous aussi.

Et vous ? Y a-t-il eu des moments ou des problèmes qui ont fait surgir cette question dans votre esprit ?

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